Nous entendons parler de décrédibilisation des responsables politiques au moment même où la composition sociologique (origine sociale et origine professionnelle privée/public, âge,) de nos élus est elle-même entrain de changer (cf. Etude du Luc Rouban, in Les cahiers du Cevipof, septembre 2011). Dans le même temps, les savoirs-faire médiatiques « basculent » et tendent vers une spectacularisation de la vie publique. Mais il reste compliqué de « critiquer » le journalisme sans être accusé de critiquer la démocratie. Géraldine Muhlmann, philosophe et journaliste (Du journalisme en démocratie), interroge le concept selon lequel le souci des « petites choses » – est si méprisé par exemple par Bourdieu (qui dénonce les faits divers comme du « rien ») alors qu’il est loué au contraire par Foucault (« le grain minuscule de l’histoire ») ou Walter Benjamin comme étant au coeur du grand journalisme.

Dans ce paysage, l’image (médiatique, télévisuelle) – devenue depuis un certain temps « maître en son domaine » – est entrain de se faire détrôner doucement mais sûrement par les outils de la communication internet qui bouleversent totalement l’ordre préalablement établit. A tel point que journalistes et dirigeants médiatiques, responsables politiques et communicants des grandes agences publicitaires ainsi que les citoyens semblent se trouver comme relégués au rang « d’acteurs passifs » de ce monde en grand changement.

Qui n’est pas aujourd’hui soumis à l’image publique ? La e-réputation construit et détruit en un clic. Quelle personnalité engagée en politique n’a pas peur de subir désormais le diktat de l’image ? Quelle personnalité politique n’est pas obnubilée par son image ?

On ne s’étonne plus qu’une partie des émissions TV dites « politiques » donnent un temps d’audience considérable pour interviewer des élus sur leurs manières de communiquer. On découvre qu’untel « twitt » dans l’hémicycle en se faisant croire qu’il est ainsi plus proche de ses électeurs, alors que d’autres émissions galèrent à consacrer de petites 1/2 heures sur des sujets de fond à forts enjeux sociétaux.

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans la communication ?

Vous aurez peut-être vous même déjà eu cette sensation que désormais « avoir des responsabilités politiques » renvoyait à des contraintes d’un nouveau genre. Avant, les valeurs semblaient l’emporter. Les grands combats entre Partis semblaient se mener et se communiquer essentiellement autour de grands enjeux de société. Certes ce n’était sans doute pas parfait. Mais le monde a évolué vers une forme d’omniprésence de la vie des responsables politiques dans la sphère publique. Le combat de la classe politique, amplifié voir guidé (?) par la classe médiatique se joue donc aujourd’hui hui sur le front de l’image et du « spectacle » autant – si ce n’est plus – que sur celui des idées. Les médias semblent faire et/ou défaire nos personnalités publiques, pendant que ces dernières semblent se noyer dans leur incommunicabilité.

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ?

L’omniprésence de l’image et la montée en puissance progressive de son pouvoir sur l’opinion, l’évolution du monde médiatique et l’émergence de la communication internet semblent avoir fait passer la communication politique d’une démarche « pro-active » (j’informe, je communique) à une multiplication de comportements « réactifs » qui représentent les dérives de la communication actuelle (je réponds à… je me défends aux attaques de…, je fais des twitt pour dire que j’existe, j’insulte sans complaisance et je donne des leçons etc.). Corrélativement, s’amplifie le constat d’une déconnection de plus en plus grande avec la population.

Chess game

Ce qui ne tourne plus rond, c’est à notre sens que le dialogue ne se fait plus avec le peuple. Les messages ne semblent plus leur être adressés. D’ancien « récepteur » ou « destinataire » la population devient un spectateur passif d’un dialogue qui lui est étranger. La partie se joue entre la classe politique et la classe médiatique. C’est le nouveau combat des « titans » ! Le communicant politique contre le pouvoir journalistique. A tel point qu’on est en droit sans doute de se demander finalement où sont passés les élus ? Certains spécialistes en viennent même à parler de « guerre » de réputation. Mais qu’est-ce que gagner ? Et faut-il détruire l’autre pour gagner une élection ?

Face à cette rupture de la communication politique avec les citoyens, quelles sont les réactions ?

Certaines critiques sont très sévères et virulentes aujourd’hui sur les modes de communication des élus et des collectivités. Forcément ! Beaucoup de reproches leur sont fait face à l’utilisation de l’argent public pour communiquer.

Alors que dans le même temps, d’autres constatent et déplorent un monde politique qui n’a jamais été aussi éloigné de la population.

Comment sortir du dilemne ?

D’un côté, la communication, notamment en période électorale, est devenue indispensable pour accompagner les candidats à l’élection. Quels qu’ils soient. Cela coûte de l’argent et, parfois même, certains exagèrent et l’utilisent pour « dominer ». Par la suite, au pouvoir, les élus ont encore besoin de maintenir un lien avec leurs administrés par le biais de la communication.

Mais dans le même temps l’incommunicabilité s’installe et grandit. Alors que penser du coup de la place qu’ont pris aujourd’hui les communicants ? Quelle est leur part de responsabilité ? Et que pensez de l’usage peut-être abusive des méthodes empruntées au monde de l’entreprise pour accompagner la communication politique ? Les postulats sur lesquelles reposent ces méthodes sont-ils adaptés ? Ou conduisent-ils à une forme de marchandisation de la vie politique ? Peut-on en mesurer les effets ? Si c’est le cas, un vecteur entre toutefois en ligne de compte dans la solution. A la différence d’un yaourt, l’homme politique a une conscience ! Il devrait donc pouvoir faire quelque chose afin d’éviter toute soumission, parfois abusive, face au pouvoir des communicants. Non ?!

Si l’on revient sur l’essentiel, c’est à dire sur l’essence même de la communication, jusqu’à preuve du contraire, elle reste toujours la recherche de la relation et du partage avec autrui.

La communication, dans son sens noble et en dehors de toutes ces dérives médiatico-politico-économiques est :

– Un droit pour chacun, une sorte de service public de la vie ;

– Elle repose sur un double objectif : accepter l’autre et défendre son identité propre ;

Cela nous renvoie aux questions suivantes : Doit-on chercher à sauver la communication alors que chacun la croit tyrannique et dominatrice ? Comment sauver ses dimensions humaniste et démocratique contre ses dimensions technique et économique ?

Si l’on (ré)écoutait de plus près certains spécialistes, comme Dominique Wolton, qu’entendrait-on ?

motivierter manager hält einen vortrag« la communication est plus menacée que menaçante. L’Occident, qui la porte dans ses forces autant que dans ses dérives n’a pas encore eu cette prise de conscience, alors même que la valeur est au cœur de tous les combats de liberté et d’émancipation. Sauver la communication c’est souligner les implications d’une théorie de la communication dans ses rapports avec la démocratie ».

Dominique Wolton, Revista FAMECOS, Porto allègre, n°27, Août 2005

Que se passerait-il si les logiques s’inversaient ? Si à la recherche de l’apparence l’on substituait l’effort de cohérence ? Si dans les logiques de communication politique on remettait l’homme et le citoyen au coeur de nos valeurs moteur ? Peut-être reconnecterions nous les rapports entre les responsables politiques et les citoyens ? Les communicants de demain ne sont-ils pas, alors, ces professionnels qui arriveront à recréer du lien entre les élus et la population en acceptant tout simplement d’être à leur juste place ?